La Vie au carré (2007) de Lynn Hershman
Vendredi 28 septembre 2007Dans l’exposition E-art présentée par la Fondation Daniel Langlois au Musée des Beaux-arts de Montréal, le projet La vie au carré (2007) pouvait retenir toute notre attention, par sa volonté de redonner une seconde vie (au sens premier) aux projets The Hotel Dante et Roberta Breitmore, une persona, réalisés dans les années 70, en le transposant dans l’univers numérique de Second Life. Ce projet a été réalisé grâce à l’aide de chercheurs du Stanford Humanities Lab, et est le résultat de réflexion menée sur la conservation de deux projets artistiques de l’artiste.
Voici la partie du texte de Jean Gagnon consacrée à ce projet, présent sur le site de la Fondation Langlois :
Il vaut la peine de mentionner avec quelques détails l’intervention in situ plus ancienne The Dante Hotel, qu’Hershman présentait en 1973-1974 dans cet hôtel de San Francisco, ainsi que Roberta Breitmore, une persona qui a occupé l’artiste de 1971 à 1978 et a donné lieu à de nombreuses performances. Ces deux œuvres sont reprises dans La vie au carré (2007) dont c’est la première mondiale ici à Montréal.
Pendant 9 mois, en 1973 et 1974, Hershman occupa une chambre du Dante Hotel ; sa chambre était ouverte 24 heures sur 24. Elle avait disposé dans la chambre 47 des objets trouvés dans les environs – des lunettes, des produits cosmétiques, des vêtements – traces improbables de vies à inventer, afin de recréer la vie présumée des occupants passés de la chambre. Une radio faisait entendre les nouvelles locales sur fond de respirations amplifiées qu’émettait un haut-parleur sous le lit ; dans celui-ci étaient couchés deux mannequins de cire grandeur nature. Au-dessus d’eux, une tapisserie était faite de photographies de la chambre elle-même. Cette œuvre aurait dû être permanente, mais un jour un certain Owen Moore visita la chambre à trois heures du matin et, croyant avoir trouvé des cadavres dans le lit, téléphona à la police. La police confisqua tous les objets qui demeurent encore à ce jour à être réclamés.
Quant à Roberta Breitmore, ce même Howard N. Fox la considère comme une œuvre maîtresse qui a marqué l’apparition chez Hershman de ses stratégies artistiques postmodernes. Roberta a été une performance privée pour la simulation d’une personne fictive qui existe dans la vraie vie. L’artiste a créé une persona « composée de données psychologiques stéréotypées et accumulées », dont restent des traces « historiques » de ses manifestations dans la société (carte de crédit, numéro d’assurance sociale, etc.), des dessins, des photographies, des rapports de surveillance, un film, des bandes dessinées, des lettres, des documents médicaux et d’autres artefacts. Cette archive est maintenant hébergée à la Special Collections Library de l’Université Stanford en Californie.
Or la nouvelle œuvre, La vie au carré, réalisée ces dernières années avec des chercheurs du Stanford Humanities Lab et dont c’est ici la première présentation publique, reprend ces deux œuvres plus anciennes, l’une dont les traces sont confisquées et l’autre dont les archives, bien que nombreuses, ne peuvent qu’être parcellaires pour rendre compte « d’une vie ». La vie au carré s’applique à rendre ces archives accessibles dans le monde virtuel en ligne, Second Life, où nous sommes accueillis par Roberta Breitmore dans le Dante Hotel. Qu’arrive-t-il quand un avatar incarne le personnage virtuel d’une personne simulée ? Qui parle ici ? Nous sommes entre fiction et histoire, mais l’histoire d’une simulation, nous sommes pris dans l’enchevêtrement de la fiction et de la trace laissée par l’histoire. Qu’est-ce que l’histoire dans ce monde des simulacres et des vies simulées ? Qu’est-ce que l’art dans ce monde, pas encore de seconde nature, qu’est Second Life ?





